Deuils après suicides :

difficultés des groupes d'entraide

 

Difficultés à surmonter
par les groupes d'entraide
dans les deuils après suicides

Révision : 23.01.2012       Translate

 

Trois points essentiels :

• Chercher le pourquoi du suicide est une impasse.
• En groupe, on se trouve protégé contre le risque de suicide par contagion.
• À chacun de veiller à ce qu’il fasse bon vivre autour de soi.

 
 
 

Chacun accepte que les réactions des autres après le suicide d'un proche soient différentes des siennes : les uns vont se replier sur eux-mêmes, tandis que les autres vont se plonger dans mille activités. En outre, votre groupe va assembler des personnes dont le deuil n'a pas la même ancienneté.

Un nouvel arrivant peut ne pas assimiler tout de suite les règles et coutumes, comme celle d'être bref lors du tour de présentation.

S'il éclate en sanglots, un animateur dit que le groupe entier partage son chagrin et que chacun trouvera de l'aide en écoutant tout le monde. Si sa plainte devient intarissable, il faut à la fois la respecter  et ne pas entraver la progression du groupe.

L'animateur dit qu'on y reviendra vers lui plus tard et il donne la parole à un autre. Il est exceptionnel qu'un participant doive se dévouer pour proposer à cette personne de l'emmener pour quelques instants dans une pièce voisine.

D'autres participants préfèrent rester muets pour commencer. Ils manquent de confiance dans le groupe ou en eux-mêmes. On se garde d'être insistant. Ne pas avoir peur des silences.

Si quelqu'un veut se faire seul le porte-parole d'une famille entière lors de la présentation, l'animateur insiste affectueusement pour que chaque membre de la famille ait son tour de parole, de manière à jouer un rôle actif.

À l'animateur de contenir les digressions en rappelant périodiquement que le cœur de la réunion, c'est le vécu de chacun.

Il est naturel qu'un participant ait envie de dire des horreurs contre les psychiatres ou les armuriers, alors que peut-être un autre endeuillé du groupe est justement psychiatre ou armurier.
Soigner une personne à risque de suicide est le sommet de l'art du psychiatre, mais il arrive aux meilleurs psychiatres d'être cruellement déçus par leurs résultats.

Il arrive à des participants de monopoliser l'attention en ressassant la même plainte. On se garde de les rabrouer, mais on rappelle que l'entraide sera d'autant plus forte que chacun aura eu son tour pour s'exprimer.

D'autres demandent des conseils pour les rejeter ensuite, ce qui provoque une escalade de conseils. Fausse route : les conseils sont aux antipodes de l'entraide.
S'il n'y a qu'un conseil à donner, c'est de remettre à plus tard toute décision importante, par exemple celles de déménager ou de rompre une relation.

Il n'y a pas de "pensée correcte" à imposer. Les convictions religieuses ne sont ni interdites de parole, ni à vouloir imposer comme l'unique voie. Il serait périlleux de laisser accréditer l'idée qu'un individu (ou une catégorie) est le plus malheureux de tous.
Chacun doit se sentir libre d'apporter ou non ses confidences les plus intimes.

Il est trop douloureux d'envisager seulement l'idée d'avoir négligé un avertissement des intentions suicidaires ; ou d'avoir été accusé par le défunt d'être à l'origine de ces intentions.

Le sentiment de culpabilité affleure ailleurs, jusqu'à dire : Si j'avais su que je le voyais pour la dernière fois, je lui aurais dit : « Je t'aime ! »
La culpabilité ressentie est pire quand le survivant avait des sentiments mêlés envers celui qui s'est suicidé.

Chercher un sens au suicide, chercher le pourquoi est une impasse, mais ceci n'est pas à asséner comme une vérité scientifique. Plutôt retrouver un sens à sa propre vie, mais cela ne se commande pas.
Il faudra beaucoup de temps, par exemple, pour se sentir attiré par une activité associative.

De temps à autre, un animateur demande comment les participants jugent le fonctionnement du groupe. Éventuellement, il propose à ceux qui le souhaitent de laisser un papier pour demander anonymement que le groupe insiste moins ou davantage sur tel ou tel sujet.

 
Que faire des perturbateurs, des égoïstes, des mufles, de ceux qui interrompent les autres participants, qui claquent la porte ou arrivent bruyamment en retard ? On leur dit que le groupe s'excuse de n'avoir peut-être pas su accueillir leur sentiment de frustration, mais qu'aucune entraide n'est possible si chacun risque d'être interrompu. Un tête à tête en dehors d'une réunion s'impose parfois.

Que faire des demandes impossibles à satisfaire ?
Que répondre à la veuve à court d'argent parce que l'assurance ne paye pas ?
À celui qui arrive en état d'intoxication ou en pleine dépression ?
À celui qui menace de se suicider, menace d'autant plus ressentie que la même idée a traversé la moitié des membres du groupe ?

Quand on a l'impression de ne rien y pouvoir, le groupe perd confiance en sa propre utilité.
C'est à l'avance que chacun doit avoir été averti des limites : ce n'est pas un groupe de psychothérapie ni un service social, mais le groupe reste une entraide même s'il ne satisfait pas la totalité des besoins de ses membres.

En réunion, tel ou tel participant pourra dire comment il a fait face à une situation similaire, ou rencontré une assistante sociale efficace.
Après la réunion, en tête à tête, il pourra proposer au plaignant de l'accompagner dans une démarche. Cela vaut mieux que des conseils. 

Par exemple, certaines personnes sont bloquées parce qu'elles revivent sans cesse la scène de la découverte du corps. Cette "détresse post-traumatique" relève d'un traitement professionnel (Fauré). Répétons-le, tant qu'elle dure, il est contre-indiqué de participes à un groupe.

Quant à la menace de suicide, il ne faut pas feindre de l'ignorer, ni la laisser dépendre du comportement de tel ou tel participant.
Un animateur dit que c'est un grave souci pour le groupe entier, que les sentiments du plaignant sont à respecter, mais qu'il s'agit à coup sûr d'une urgence. Après la réunion, quelqu'un proposera d'accompagner le plaignant au service des urgences spécialisées.

En cas de refus, il l'emmènera appeler une ligne d'écoute téléphonique comme celle de SOS Amitié.

Il a été exceptionnel qu'un participan d'un groupe se soit suicidé. Il est vrai que le suicide d'un proche parent est contagieux : le risque de suicide est multiplié au moins par six dans la première année du deuil. Toutefois, les groupes qui se sont succédé depuis plus de quinze ans en Amérique du Nord en l’absence de professionnels manifestent que ce désastre a été rarissime : le risque a été conjuré et non aggravé dans les groupes qui ont respecté les règles indiquées dans la Page précédente.

Il est de plus en plus admis que la postvention par le groupe d'entraide est une prévention (Cerel). Voir aussi la Page :
Suicide : révélations non contagieuses, mais protectrices

Au-delà de 15 participants, le groupe a intérêt à se subdiviser, si les locaux s'y prêtent. Après la présentation initiale, on propose à la catégorie la plus nombreuse de s'isoler pendant une heure : les mères avec les mères ou les veuves avec les veuves, etc.
Entre elles, les mères seront moins embarrassées pour partager leurs soucis concernant leurs autres enfants et leurs maris.
Les pères, pour partager leur remords ne ne pas avoir vu venir.

Les sœurs et frères, qui se sentent coupables d'avoir été jaloux, qui trouvent leurs parents trop absorbés par leur propre deuil pour comprendre leurs réactions, et qui se demandent parfois s'il faut être mort pour être aimé.

Ensuite, tout le monde se réunira pour écouter l'un ou l'autre dire ce qui l'a le plus aidé, et pour les adieux. 

Tous les groupes remarquent que les hommes y sont rares. Cela s'explique en partie parce que la plupart des morts par suicide sont des hommes, sauf en Chine. La plupart des endeuillés sont donc du sexe féminin.
En outre, un homme est éduqué à ne pas se plaindre. Il a de la peine à dire ce qu'il a sur le coeur. Il se sent plus vulnérable dans sa fierté et son rang social devant tant de personnes.

Dans une grande ville, il est possible et bénéfique que les hommes commencent par se réunir dans des groupes purement masculins. Un de leurs grands soucis est la détérioration de leurs relations conjugales. Ils accusent souvent leurs femmes de les croire insensibles.

Les deuils n'évoluent pas au même rythme : l'un s'en prend au monde entier alors que l'autre se sent coupable, ou qu'il en est à refuser l'idée qu'il s'agisse réellement d'un suicide, ou qu'il s'épuise à supputer le pourquoi.

Le temps du deuil est très inégal. Quand il n'en finit pas, l'animateur a un scrupule : il craint de donner aux nouveaux arrivants l'impression que le groupe ne sert pas à grand-chose. Ce scrupule est loin d'être toujours justifié : entre "vétérans" et "nouveaux", l'entraide est souvent réelle. On peut tout de même proposer aux vétérans d'essayer de se réunir entre eux de temps à autre.

L'hétérogénéité des groupes nuit à l'évaluation scientifique de leur efficacité (Jordan). De toute façon, l'aide nécessaire après un suicide doit durer longtemps, habituellement plus d'un an, comme y insiste Leenars.

Les groupes ne conviennent pas à tout le monde. Certaines personnes bénéficient davantage d'une aide individuelle, soit par un professionnel, soit par "quelqu'un qui en soit passé par là", notamment un animateur d'un groupe d'entraide, en tête à tête et au téléphone.

L’animateur ignore qu’un problème scientifique est en suspens. Les bienfaits du groupe, dont il est convaincu, sont-ils supérieurs à ceux de l’évolution naturelle des deuils ? Organiser une comparaison serait une tâche de professionnel alors qu’il n’est pas un professionnel du soin.
En outre, certains participants de son groupe sont peut-être atteints de troubles psychiques qu’il est incapable de diagnostiquer, et dont une comparaison organisée devrait tenir compte.

Un outil d’évaluation est disponible : c’est le questionnaire de la Page
Deuils après suicides : évaluer les services rendus

Ce questionnaire a le mérite d’être constitué des propres expressions des personnes en deuil.
Il peut être utilisé au bout d’un an d’assiduité suffisante au groupe. Il peut détailler le soulagement, montrer ce qu’il a de commun et de différent chez les participants du groupe, suggérer des points à approfondir.
Toutefois, on ne peut pas demander à l’animateur d’organiser la comparaison envisagée ci-dessus.

Un complément d'information est disponible dans le fascicule de l'OMS (WHO) cité aux Références.

 

Le coup de pompe guette l'animateur.

Le recrutement, les coups de téléphone de rappel, les personnes qui se plaignent de ce qu'on ne s'occupe pas d'elles, les personnes engloutissantes, les mécontents (comment contenter tout le monde, surtout dans le deuil ?), les déprimés qui rechutent aux dates anniversaires des suicides et les tâches matérielles s'ajoutent à ses soucis professionnels et à son propre deuil. Ce deuil dont il ne peut parler que brièvement, pour ne pas être envahissant.

Comme un aiguilleur du ciel, l'animateur peut craquer dans un de ses rôles et rester capable de tenir les autres. Ce qui peut l'avertir, c'est qu'il en a assez, fait trop d'oublis, devient irritable, mais se sentirait coupable de laisser tomber. Bien sûr, c'est pire quand il veut tout faire lui-même.

Tout animateur, qu'il soit bénévole ou professionnel, a intérêt à être supervisé, c'est-à-dire à s'entretenir de la marche du groupe avec un professionnel, à intervalles réguliers.
Tout en restant pleinement disponible affectivement, et capable de recevoir la souffrance des participants, il sera ainsi aidé à ne pas trop faire sienne cette souffrance et à ne pas trop s'imaginer indispensable.

Pour éviter le coup de pompe, il faut à temps susciter et former d'autres volontaires dans le groupe pour centraliser les appels téléphoniques pendant une période définie, non sans préciser à quelles heures ils sont joignables :

l'un au sujet des dates et lieux de réunions ainsi que des empêchements ;

l'autre pour susciter et accueillir les nouvelles recrues (si c'est votre numéro de téléphone qui a été annoncé publiquement, vous ou vos proches répondrez en indiquant le numéro du volontaire et en faisant son éloge) ; l'autre pour arriver en avance, déplacer la table, préparer les sièges et les objets utiles, mais aussi vous remplacer en cas d'absence imprévue et jouer le rôle de co-animateur des réunions ;

l'autre pour diffuser, par courriels de préférence, les comptes-rendus des réunions et autres nouvelles.

Tous les membres du groupe ont la liste des numéros de téléphones et des adresses de tous et ils notent les noms des volontaires de la période.
Il ne vous reste plus qu'à faire face aux imprévus, et ce n'est pas rien.

Vous, l'animateur, vous ne serez plus comme avant. Votre vie de relation sera métamorphosée.
Quand le groupe se sera séparé, en susciterez-vous de nouveaux, comme les infatigables soeur et frère Dunne ?

Je souhaite en tout cas
qu'autour de vous et des membres du groupe

il fasse bon vivre.

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Du même auteur, le Dr. François Besançon  

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